Article 15 : débrouillez-vous

Pauvreté des jeunes en RDCUn changeur de monnaie, vendeur d'essence dans une périphérie de Lubumbashi. Photo héritier Maila

Le chômage. Voilà une réalité dont plusieurs ne se plaignent plus en République démocratique du Congo. On va à l’école, à l’université sans savoir ce qu’on fera en réalité demain. Même en s’inscrivant en médecine. Des médecins devenus mécaniciens alors que le paludisme ne s’est pas déclaré vaincu et que des milliers des villages sont sans dispensaire, des agronomes sans emploi dans un pays vert et où on importe jusqu’à la tomate… le chômage est chose normale.

Article 15

Un changeur de monnaie, vendeur d'essence dans une périphérie de Lubumbashi. Photo héritier Maila

Un changeur de monnaie, vendeur d’essence dans une périphérie de Lubumbashi. Photo héritier Maila

Quel est ce Congolais qui ne connaît pas « l’article 15 » ? Tout le monde se débrouille, un jour ou l’autre : enseignant de morale ou religieux. L’article 15 est simplement ce qui vous maintient en vie, si vous ne voulez pas finir comme Mohammed Bouazizi. A sa naissance, nous avons zaïrianisé (nationalisé) même ce qui appartenait autrui, même ce que nous ne pouvions gérer. La plus belle ferme de la ville tombée dans la poche trouée d’un « agrophobe «  tout de suite venu du village, ne devait survivre que le temps d’écouler le stock arraché au pauvre blanc chassé de son entreprise. C’est la faim, c’est le pillage, c’est aussi à la limite d’une minuterie… trop tard, nous voilà en train de remonter la pente pour privatiser à la place de « restituer ». L’école se débrouille, l’université bricole, l’église combine. Alors pour dire « désespoir » et résignation, quelqu’un a ordonné : « débrouillez-vous » ! C’est vivre ou disparaître.

En attendant un emploi

Point de besoin d’une cour constitutionnelle pour interpréter cette constitution populaire, nous la vivons, c’est tout. Personne ne la viole : elle convient à toutes les situations. A l’aéroport, je ne peux pas montrer à l’étranger ou à celui qui voyage pour la première fois le bureau de contrôle ou le terminal qui lui convient. Je l’y mène et il me paie. Je ne suis pas cher : « Cela vous coûte simplement 1 dollar, deux si vous le voulez, un peu plus selon votre cœur ». Je dois vivre moi aussi ! Je me débrouille ainsi. A la gare, je suis là encore. Idem. En plus, je peux grimper, me cacher dans un wagon ou me coucher au-dessus et parcourir des milliers des kilomètres sans débourser un rond. Je m’en fous si par mégarde je touche un fil électrique qui me grille. Lorsqu’une rivière est en furie, le pont coupé, j’ai au moins la chance de travailler. Avec mon vélo, je fais traverser les passagers. (Voir la photo ci-dessus). Oh, je suis partout moi. Je perçois des millions des francs chaque jour qui passe, comme impôts. Le compte du patron gonfle plus que celui de notre Etat. Mais savez-vous combien je touche à la fin du mois ? Deux cents dollars. J’ai trouvé un moyen : « on discute », toujours, avec les assujettis. Ouf, que je me tape moi aussi cette jolie 4×4 là ! Ce pays, il est à nous tous, non ? L’Etat, c’est moi aussi. Après tout, « ce n’est pas moi qui vais redresser ce pays ! » En se débrouillant, on fait beaucoup de choses, parfois pas toujours catholiques. Mais que faire: c’est dur, mais c’est la loi.

En attendant

Capture d'écran|Des passagers au dessus des vélos traversant la rivière Kafubu à Lubumbashi.

Capture d’écran|Des passagers au dessus des vélos traversant la rivière Kafubu à Lubumbashi.

Travailler à Lubumbashi, et ça depuis la colonisation, c’est à la Gécamines ou à la société des chemins de fer du Congo. Depuis le boom minier en 2006, c’est dans les minings. Ils viennent de toutes les provinces, les demandeurs d’emploi. Et en trouver un, c’est un parcours de combattant. Pas seulement : il faut savoir se débrouiller. Surtout, « le boulot, le bon », se donne dans la capitale, explique un jeune homme qui prépare son voyage à Kinshasa. Ce n’est pas gratuit. En attendant, son unique ordinateur et une imprimante sont toute son assurance de vivre. Il saisit et imprime des CV, rarement des devoirs et travaux pratiques d’étudiants. Mais souvent, il vend des chansons au format mp3. « Ça ne paie pas. C’est pour passer le temps. » Ne lui parlez pas de piratage des œuvres de l’esprit. Un autre, plus chanceux, a obtenu la permission d’installer une bureautique au sein d’une institution universitaire. Après une année de travail, il a pu payer deux nouveaux ordinateurs et engager deux personnes dans sa bureautique. « Je peux m’organiser avec ça. Si tout va bien, je me marie l’an prochain. » Mais il ne sait pas combien de temps ce travail lui permettra de vivre. La massification de l’ordinateur tue son business. « Les gens ne viennent plus que pour imprimer. C’est rien ça. C’est réjouissant lorsque vous tapez le texte et l’imprimez. »

En attendant, certains décident malgré eux, d’oublier leurs diplômes et hautes études. Des universitaires embauchés durant des années comme simples diplômés du secondaire, ou des éternels journaliers, et pour 200 USD. L’emploi n’attire pas assez. Au contraire, il est vu par certains comme un frein, un cachot. « Je préfère vendre mon carburant » en détail. « Je gagne mieux que dans un Mining », commente un Kadhafi, vendeur de carburant posté à côté d’une route. Il préfère « sécher son sang au soleil plutôt que d’être humilié avec un salaire qui ne lui permettra pas de vivre ». Ils sont nombreux qui préfèrent le chômage  à certains emplois offerts par-dessus le marché avec peine et humiliation.

À propos de l'auteur

Didier Makal

Journaliste qui blogue. Chercheur en communication, intéressé par les TIC, auteur. Aime la lecture et les films. Vit à Lubumbashi, dans le Katanga, en RDC.

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5 Commentaires

  1. Je préfère voir un verre à moitié plein qu’à moitié vide.Il suffit que notre État en faillite mette en place un bon cadre d travail et ces déboruillards seront des véritables entrépreneurs

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