Les kadhafis congolais, aussi têtus que leur père libyen

Un Kadhafi sert du carburant à son client. | Source: Héritier Maila/Auguy Kasongo

Ils sont aussi difficiles à gérer et aussi incontournables que celui dont ils héritent le nom, un nom devenu tout un symbole :  Kadhafi ! Les « kadhafi », il y en a pleins, dans toutes les villes. Sans eux, les milieux ruraux de RDC ne peuvent voir rouler ni moto, ni auto. Comme le pétrolier libyen, le pouvoir des kadhafis porte sur le pétrole. Alors que les pompes sont restées fermées jeudi 4 juin, Lubumbashi a eu son salut grâce à eux. Mais pour quelles tarifications? Cinq litres vendus à 15.500 FC, soit environ 3,4 UDS le litre!

Un Kadhafi sert du carburant à son client. | Source: Héritier Maila/Auguy Kasongo

Un kadhafi sert du carburant à son client. | Source: Héritier Maila/Auguy Kasongo

Une belle métonymie, mais en plus, un néologisme congolais réussi. N’en déplaise à ceux qui ne tolèrent guère le nom ou la personne Kadhafi. On n’a que faire de sa dictature ou sa révolution verte. Mais le substantif qu’il inspire, tout un concept, est clair combinant nuance et continuité sémantique : homme ou femme, un kadhafi vend du carburant (du pétrole, mais surtout de l’essence ou du mazout). Rien à voir avec le pompiste dans une station-service. Le kadhafi achète son carburant dans une station-service ou chez un grand fournisseur et va revendre au litre, avec une légère augmentation pour son bénéfice. Son capital est maigre, mais ne manque pas d’importance et d’avenir. Un grand pétrolier de Lubumbashi est connu pour avoir commencé comme simple trafiquant kadhafi.

Le pétrolier périphérique, outsider

En ville, ils sont dans les périphéries, mais aussi ils se placent à mi-chemin entre deux stations-services. Ils récupèrent alors tous les distraits surpris par des pannes sèches. Aussi, aux heures de pointe, ils sont préférés aux stations-services pour leur rapidité et pour éviter des files d’attente. Sans doute, cela coûte quelques centimes de francs de plus. En milieux ruraux, ils sont incontournables, c’est tout. Ils sont et producteurs, grossistes, détaillants et eux-mêmes régulateurs des marchés. A Kapanga, dans le Katanga, ils parcourent à vélo plusieurs centaines des kilomètres à la frontière angolaise pour ramener quelques centaines de litres à revendre. Le litre passe alors du simple au triple, voire plus. Il faut que ce carburant arrive pour que tout le maïs soit moulu, que soient protégés les vaccins, que le téléphone soit chargé et que les signaux des réseaux de téléphonie tournent. Le carburant reste inaccessible à plusieurs, les kadhafis une chance pour les périphéries.

De l'essence en vente dans une périphérie de Lubumbashi. | Photo Héritier Maila/Auguy Kasongo

De l’essence en vente dans une périphérie de Lubumbashi. | Photo Héritier Maila/Auguy Kasongo

Une profession : kadhafi

Kadhafi, c’est donc aussi une profession ; enfin, ça le devient progressivement. Si jusqu’ici les services fiscaux ne l’identifient pas comme tel, les vendeurs de carburant eux disent recevoir régulièrement des percepteurs à qui ils paient les frais exigés. Vous imaginez la destination ! Le jour où les pompes ferment comme jeudi dernier en protestation à la multiplicité des taxes, ils sauvent partiellement la circulation. Voilà qui ne les rend pas sympa pour les pompistes.

Un changeur de monnaie, vendeur d'essence dans une périphérie de Lubumbashi. Photo héritier Maila

Un changeur de monnaie, vendeur d’essence dans une périphérie de Lubumbashi. Photo héritier Maila

Mais les kadhafis ont beau être Congolais. Ils sont durs à maîtriser, et ça, c’est libyen ! Sans doute le métier leur permet certes de vivre, survivre peut-être. Des malins vendent des fausses solutions, de l’eau colorée et parfumée au carburant. C’est arrivé à un jeune homme qui s’est fait battre par ses clients. Mais ils se foutent des vies des voisins qu’ils exposent aux dangers d’incendie en gardant l’essence chez eux. Ce n’est pas le pouvoir public qui les fera changer d’avis, pas avant de leur avoir proposé mieux comme emploi. Au nom donc de pauvreté et du chômage, les kadhafis n’ont pas peur de nuire à autrui. Et ça, ils ne le comprendront pas comme Kadhafi n’a pas compris que l’individu ne peut noyer la communauté dans l’océan des rêves.

À propos de l'auteur

Didier Makal

Journaliste qui blogue. Chercheur en communication, intéressé par les TIC, auteur. Aime la lecture et les films. Vit à Lubumbashi, dans le Katanga, en RDC.

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4 Commentaires

  1. Certains d’entre ces têtus de khadafis congolais finissent et continueront à finir, sans doute, comme leur « père » lybien. Dommage

  2. J’ai beaucoup apprécié ce billet. Coup de chapeau Mwant Mukaleng. Le néologisme Kadhafi, quelle invention purement congolaise. Ils n’arrêtent pas de nous surprendre, le compatriote à Lumumba, avec des mots comme deuxième bureau, Kadhafi,…

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