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Vous avez déjà entendu parler du train des malheurs, en République démocratique du Congo, RDC, œuvre du littéraire Pie Tshibanda. Non. Je ne vous parle pas ici de cette noire histoire de xénophobie. Des Congolais du Katanga ont refoulé chez eux au Congo, en début de la décennie 90, leurs compatriotes du Kasaï, au centre de ce vaste pays de 2.3 km2. Mais ce voyage de rêve dont je vais vous parler se passe sur la même voie ferrée. Alors, rangez vos bagages. Vous y êtes?

Bienvenue à bord du train Diamant de luxe.

Mise en garde

Dans ce luxueux train de vos rêves, dans ses compartiments les moins luxueux, se mêlent passagers et marchandises.
Ils font, par ailleurs, à peu près la première classe du train Hirondelles, le plus rapide des trains qui relient Lubumbashi à Mwene-Ditu, dans le Kasaï. J’ignore si nous y arriverons à temps, ni si nous arriverons même à destination. Pas non plus sûr que nous arrivions en corps, en esprit ou en corps et en esprit à la fois. Mais rassurez que ce voyage de rêve n’est pas spirituel. C’est sans smartphone, sans caméra, sans radio ni walkman.

Alors je suis à bord du train qui a l’avantage d’être Diamant de luxe, et donc, j’ai l’assurance qu’il combine confort et rapidité.

Place de la poste, Lubumbashi

Le centre-ville de Lubumbashi, Place de la Poste. Source: Auguy Kasongo Fortuna

Jusqu’à Tenke, une gare de liaison dans le Katanga, en ce mois de décembre 2006, nous mettons tout l’après-midi pour faire moins de 300 km. Nous sommes partis à 13 heures. Diamant de luxe s’obstine à être ponctuel dans un pays où le retard d’une heure est un « léger retard ». A l’époque, on dirait plutôt d’un train retardé de deux ou trois jours qu’il est dans les temps. Cela me semble encore mieux que d’attendre des mois pour en voir un programmé. Alors il ramasse tout et tout le monde en passant, à commencer par les clandestins qui dépassent parfois les passagers dûment enregistrés.

Le train Diamant de luxe

Ce ne sont pas les villages quelconques établis le long du chemin de fer qui me surprennent. C’est plutôt leur chaleur, alors que les habitants n’y ont pas de système de chauffage moderne. Des morceaux de bois tirés des foyers de feu et secoués servent de lampes pour éclairer les cases dans la nuit. Ce n’est pas leur pauvreté qui me surchauffe -c’est notre lot à nous tous!-, mais leur situation réduite à la circulation du train tel que, sans lui, la vie semble s’arrêter.

Quand Diamant de luxe passe, alors ces villages des plus déshérités espèrent vendre et gagner un peu d’argent grâce aux luxueux voyageurs. Femmes et enfants accourent, et sans doute quelques rares hommes libérés de la division du travail qui déleste trop l’homme de la débrouille et de la vente d’aliments, aussi. On les voit proposer friandises, viandes fumées, volailles et boissons aux passagers. Ils ont l’air content. Puis le train passe.

Ils en attendront un autre, sans doute. Mais on ne sait quand celui-ci passera. Les trains au Congo, c’est seulement maintenant qu’on essaie de les rendre normaux et fiables. De nouvelles institutions politiques viennent d’être élues, les espoirs sont grands. On parle même de renaissance de la RDC. Mais pour ne pas mentir, aujourd’hui fin 2017, le rail est plus pourri qu’alors.

Un train qui marche ou rampe

De Lubumbashi à Mwene-Ditu, c’est trois jours, avec un peu de grâce, pour moins de 1000 km. « C’est pourquoi j’aime le train Diamant. Il va plus vite », rassure maman Yolande, ma co-voyageuse. Elle s’est chargée d’être ma protectrice durant ce premier voyage en train, sur une voie inconnue. Seulement, la brave ne sait pas que je me morfonds déjà énormément. Trois jours dans un train qui marche !

Je compte des heures, des nuits, et le nombre de choses autour de moi à supporter. Ce bruit continu et lancinant du train, cette lenteur qui me donne envie, à certains endroits, de descendre et marcher. Que de certitudes pour moi de pouvoir aller plus vite que le train de luxe. Mais il y a aussi d’illustres passagers qui font monter les odeurs indescriptibles de toutes sortes de marchandises en corruption. Je n’oublie pas l’absence d’hygiène, et cette chaleur qui monte dans un compartiment de 4 mais qui en reçoit le double. « Le rail est très délabré ici. On ira plus vite le dernier jour », le troisième du voyage, rassure maman Yolande.

Un rail qui n’existe presque plus

Nous roulons sur un rail à certains endroits sorti des traverses et graviers qui le maintiennent accroché au sol. A un endroit, vers Mwene-Ditu, je m’en souviens encore, la machine a dû brusquement stopper, le conducteur alerté par des cris au danger. Une chaîne détachée s’est accrochée au rail qu’elle a arrachée, on ne sait comment. La suite de wagons traquée allait dérailler et entrainerait peut-être tout le reste. Certains soupçonnent l’action de coupeurs de rail, tentés de piller le train.

Il vaut mieux qu’on abandonne ce voyage dont vous savez que je suis sorti vivant. La preuve, c’est que je vous le raconte ici. Mais avant, notons trois faits importants sans lesquels ce voyage n’est pas réalisable.

  1. Il faut s’armer de patience

Ce voyage m’a appris à être patient. Voyager au Congo, en voiture, en bus ou par train surtout, est une véritable école des valeurs rares. Il faut savoir s’ennuyer. C’est la dure leçon que j’ai apprise. En réalité, cela arrive sur tous les fronts. Même les bus, parfois, ne peuvent pas avancer, parce qu’il a plu et que la suite de la route est boueuse.  Je l’ai vécu en 2009 sur la route vers la ville de Kolwezi, située à 300 km de Lubumbashi. Aujourd’hui, heureusement, le même tronçon prend seulement 4 heures en bus.

Par ailleurs, même avec son billet avec toutes les indications précises, je connais des gens qui ont raté leurs vols en 2016. J’ai vu des gens courir, se bousculer à l’appel à l’embarquement dans un aéroport… Parce qu’on risque de manquer de place.

  1. Savoir que le risque de mort est plus grand que ses chances de rentrer vivant chez soi

C’est la première idée que je me fais à chaque voyage. Peut-être un peu parano, mais durant les dix dernières années, je ne connais pas le seul moyen de transport public qui n’a pas bêtement tué en RDC. Le transport public me semble déshérité. Je roulais sur un rail qui as tué plusieurs personnes faute d’être correctement entretenu. Quand j’ai appris l’accident ferroviaire qui a tué plusieurs dizaines de personnes vers Luena, en novembre 2017, j’ai pleuré. Car je sais combien on se sait futur mort en montant dans un train. C’est un transport prêt à tuer.

  1. Tirer profit de tout voyage, même en se croyant bientôt mort

Je ne déteste pas voyager, malgré ces risques. Je découvre des lieux, des personnes merveilleuses, comme maman Yolande. En voyage, j’essaie de me relaxer et tirer profit de l’ennui que causent nos moyens de transport. S’ennuyer, ai-je fini par comprendre, est parfois aussi vertueux que boire tout ce qui ne détruit pas la vie. Surtout dans ce Congo africain qui plonge dans une quête sans fin de plus d’occupation, rêvant de plus gagner par son travail.

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