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Consultez-nous avant de toucher au français

Entre mutation et socialisation du français, s’ouvre une voie : celle du danger de dépréciation de la langue. L’accent circonflexe, le trait d’union et plusieurs graphies estimées compliquées se transforment ou vont disparaître. Evolution ! Seulement, on traite le Français comme une exclusivité de la France.

A première vue, rien d’anormal, dans la réforme du français entamée en 1990. Les langues, comme les humains, en effet, naissent, croissent, vieillissent puis, meurent. J’espère que l’on n’en est pas encore à l’ensevelissement du Français. Mais dans ces modifications, il y a une force qui tire par le bas la langue de Molière. Déjà le fait que la réforme ait attendu plus de 25 ans pour être appliquée traduit le doute. Tenez bien : de fenestre (proche du latin) à fenêtre, de teste à tête, … c’est une mutation, une histoire que porte « ^ », l’accent circonflexe. Mais de tête à tete, par exemple, il y a appauvrissement et confusion si l’accent devait tomber. Celui qui aura oublié le è sur tete placera le lecteur dans l’embarras, entre « tete » pour dire tête, et tete, une incorrection orthographique du verbe téter, 3e personne de l’indicatif présent.

Faute d’orthographe. Source: www.francebleu.fr

La grammaire française, toujours une science normative ?

Plusieurs ont appris « la fin de l’accent circonflexe », sans compter considérer que cet accent sera toujours là pour distinguer certains mots comme mur (substantif) et mûr (adjectif), « du » article partitif et dû, participe passé de devoir. « Sans accent circonflexe, il faudra se référer au contexte. Cela ne facilite pas non plus la tâche. Car, la forme des mots contribue à la compréhension », explique professeur Christian Kunda. Les rédacteurs maîtrisant les (désormais) vieilles règles, décideront du respect ou non des nouvelles. Mais quel dommage, cette relativisation pour une science normative : la grammaire ! On croirait que le glas de l’heure du français bien écrit a sonné. Connaître ou ne pas connaitre, c’est pareil !

Simplifier l’écriture du Français ou appauvrir la culture ?

La réforme du français de 1990 a la prétention de simplifier l’orthographe pour que plusieurs (français d’abord) écrivent bien. Si les gens écrivent de moins en moins bien, ce n’est pas forcément la faute à Gutenberg ou à l’ordinateur. La vérité est que bien écrire est un art. Et dit l’art sous-entend quelque chose d’un peu ésotérique : l’art n’a jamais été affaire des masses. On a beau atteindre 90% de taux d’alphabétisation. Cependant, en voulant simplifier l’écriture, la révolution industrielle (vue sous le prisme d’écriture) qui, à termes, est portée par les TIC, a minimisé progressivement l’exigence de maîtrise des règles, de Gutenberg à Internet. « Il faut comprendre cette évolution en la replaçant dans le contexte de l’industrialisation », explique Christian Kunda, professeur de français à l’Université de Lubumbashi.


L’ordinateur tend à gérer l’intelligence des langues. Et la réforme qui révolte certains, aussi bien en France qu’en RDC, se plie aux limites des TIC et accentuées par les TIC. Le français dans un logiciel, c’est pis que dans un dictionnaire où dort ! Le français s’enrichit non pas dans le sens figé des mots, mais dans le sens figuré, voire détourné. Le plus fort aujourd’hui n’est pas le grammairien ni l’académicien, mais un codeur-développeur, qui souvent n’est pas toujours pas amoureux de grammaire ou, grave encore, est anglophone, opérant sur des cellules francophones qu’on lui présente. Quand bien même (meme ?) il serait francophone, il ne serait pas toujours bien indiqué pour diffuser la langue. Pourtant, il le fait pour tous !

Le Français est aussi notre affaire, tenez compte de nous

L’ennui c’est que finalement, l’académie française qui a pourtant avalisé la réforme de l’orthographe s’avise à indiquer que l’initiative revient au conseil supérieur de la langue française, une institution de la France. Dans tous les cas, la France traite le français comme une propriété exclusive, à l’heure de la francophonie. La langue de Molière n’a plus un seul maître. Consultez-nous, pensez aussi à la planète françaiphile. Plutôt que de simplifier le français, l’académie (qui refuse toute paternité) aurait intérêt à trouver les voies de conjuration des fautes les plus criantes, en corrigeant les matrices logicielles sur lesquelles opèrent les techniciens codeurs-développeurs. Car c’est là que se joue l’avenir des langues, les usagers des TIC faisant de plus en plus confiance à leurs machines et programmes. J’ai le sentiment que les réformateurs ont loupé certains aspects des vrais problèmes.

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RDC : l’album 13e apôtre et le titre « collez la petite » censurés

L’album musical « 13e apôtre » du congolais Koffi Olomide et la chanson « Collez la petite » du camerounais Franko Kingue sont interdits à la vente et à la diffusion partout en RDC. Ainsi en a décidé le 29 janvier, la Commission Nationale de Censure qui accuse ces œuvres de dépraver les mœurs. Décision étonnante, d’autant plus que le chanteur congolais a reçu, fin décembre, 3 médailles de l’État congolais. En plus, l’œuvre du camerounais n’est plus interdite dans son pays, la mesure a été levée.

La Commission de Censure n’accuse pas Koffi Olomide de ne lui avoir pas présenté son dernier album avant la diffusion mais de dépraver les mœurs. Soit. Mais il reste possible de postuler que l’artiste a eu l’autorisation, fût-elle tacite. En plus, la télévision nationale (RTNC) a été l’un des premiers médias à diffuser les clips de 13e album dont Selfie et Ekoti te (ça n’entre pas !) présentés comme particulièrement osés et capables de heurter la pudeur de certaines personnes. Mais il y en a plein dans la musique congolaise moderne. Aussi, que Koffi Olomide ait présenté ou non son album, la commission de censure, en se contredisant, elle montre qu’elle tourne mal. A-t-elle toujours un mot sur le contenu des œuvres qu’on lui présente ? Censure-t-elle toujours, ou au contraire elle subit la censure par les artistes ?

Les stars de télévision sont les meilleurs en RDC

« Pourquoi Koffi Olomide ne pouvait-il pas adapter son programme à l’agenda de l’Etat qui, je l’espère, a dû le prévenir qu’il était retenu pour recevoir des médailles de son Etat ? » s’interroge un chroniqueur de musique qui voit en l’absence de Koffi Olomide à la cérémonie de décoration des artistes, un manque de respect pour son Etat. « Plusieurs artistes sont venus de l’étranger où ils ont tout laissé pour répondre à l’Etat », poursuit-il. Mais, Koffi bombardé chevalier de l’ordre du mérite national, certains n’en discutent pas. Mais les dignitaires d’Etat qui surprennent, il y en a plein en RDC, souvent des stars de télévision ! Pendant ce temps-là, des professeurs d’université et autres enseignants réputés sérieux meurent en silence. Un proverbe lunda dit : « les oiseaux sans graisse font plus de bruit que les autres. » Il y a crise de modèle en RDC. La RDC ne va pas à la recherche de ses étoiles. Tant que les modèles de société resteront les stars de télévision, un peu m’as-tu-vu, alors la société ne décollera pas mentalement.


Une décision pas la meilleure

Il va de soi que la censure qui frappe 13e apôtre et Collez la petite va finir, comme par effet boomerang, doper leur succès. On n’a qu’à considérer la publicité que le préfet de Mifi a assurée à l’œuvre en l’interdisant dans son département. Seulement là, l’interdiction a été levée une semaine après. Mais voilà qu’à Kinshasa, on plonge dans ce qui a élevé Franco qui jusqu’à Collez la petite, n’était pas célèbre au Cameroun et dans le monde. Que fallait-il faire, à propos ? Laisser continuer ces œuvres ou les interdire ? Oui. Il reste préférable de laisser s’éroder les œuvres de l’esprit qui portent la mort dans l’âme. A court terme, elles s’éteignent. Seul le temps définit les œuvres intemporels : celles qui ne sont pas toujours les plus présentes dans l’actualité. J’ai rencontré des personnes qui trouvent médiocre 13e apôtre de Koffi Olomide parce qu’il répèterait beaucoup ses sonorités et rythmes anciens, ne changeant que des paroles. En interdisant l’œuvre, Kinshasa (par son service de censure) a décidé d’assurer une publicité inimaginable à « 13e apôtre » et à Collez la petite. Travail presqu’inutile pour ces désormais célébrités mondiales.

Koffi Olomide, le meilleur ?

Koffi Olomide règne presque sans partage depuis plus de 15 ans, au  top du succès de la musique congolaise, et même africaine. Cela lui le rend parfois un peu guindé. Fin décembre 2015, l’artiste ne se présente pas à la cérémonie solennelle de décoration des acteurs culturels de RDC, initiative du président Joseph Kabila. Le Mopao (chef, patron) comme il se fait appeler, reçoit ses trois médailles dont une en or, synonyme de grande distinction, dans une cérémonie discrète, seul à l’honneur. Cela se passe un jour après la grand-messe. Il faut s’être distingué par son sens de civisme, par « honorabilité, dignité et moralité », explique un juré. Voilà qui suscite la colère des chanteurs JB Mpiana et Werrason, adversaires jurés du Mopao médaillé d’or. « A considérer ce que nous avons fait pour ce pays ! » s’exclame Werrason, ambassadeur de la paix, engagé auprès des enfants de la rue à Kinshasa.

Que la commission de censure accuse 13e apôtre de dépraver les mœurs contredit l’image de Koffi Olomide proposé comme un modèle. De deux choses, l’une : ou le musicien mérite bien sa distinction, ou alors, la commission a trompé 80 millions de congolais qui ont suivi l’évènement et ont cru aux choix opérés. Dans ce cas, il faut expliquer comment ils en sont arrivés à cette affaire qui ridiculise toute une nation.

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Désolé honorable (député) : la chanson qui tue à Lubumbashi

Il y a une espèce de révolte de vivre pauvre à côté de ses proches insensibles. Un proche ? Oui, c’en est un, un député. Seulement en RDC, les transformations des élus, parfois de rien à tout, choquent et cassent les amitiés. Alors comme dans la chanson « Désolé honorable » (député) de Tshumani Adassa, on peut se régler des comptes.

 « Mes frères ouvrez les yeux ! Cette année, avant de voter, qu’on ne nous trompe plus. Que ceux qui distribuent polos, pagnes et chinchards, qu’ils ne nous trompent plus ! »

Concert de musique sur Désolé honorable de Tshumani. Source; Tshumani

Affiche de concert de Tshumani

C’est rare qu’un musicien de RDC parle aussi ouvertement de politique. Dans cette incubation de rêves, de l’endormissement peut-être, selon l’ironie à peine voilée de l’artiste musicien, l’amour n’attire plus assez.

 « Je chante les faits de la société, la réalité » explique le musicien. Il poursuit : « Que l impact aurait une chanson de Koffi Olomide ou Fally Ipupa, mes grands frères, s’ils chantaient des choses comme ça ? »

Une chanson pour les élections

« Désolé honorable » appel à ne pas recevoir et même de l’écouter, lors des élections prochaines, « quel que soit son message », un député qu’on ne revoit qu’à la fin de son mandat. Le train de vie du député, celui d’un prêtre[1] importune presque. Surtout quand certains apprennent que c’est avec l’argent du peuple.

Alors, dans le clip, Tshumani qui passait avec son copain se charge de régler les comptes de son peuple. Il dit ses 4 vérités au député (honorable). « Honorable, tu reviens encore ! »Tshumani pense que sa chanson est bonne pour les élections et peut intéresser plusieurs pays d’Afrique.

Désolé honorable

« Désolé », le sort du député insensible est scellé : « Quel que soit son message », il ne sera pas écouté. A Lubumbashi, « désolé honorable » fait un buzz, loin du net. On la trouve sur presque tous les médias, sur les téléphones portables et bientôt, un slogan que se partagent allègrement même des vendeurs ambulants : « désolé » !

Tshumani, auteur de la chanson Désolé honorable (député)

Tshumani Adassa, Photo M3 Didier, octobre 2015.

Le succès de cette chanson tient aussi au niveau du swahili utilisé par l’artiste : à la limite du trivial, du vulgaire. Tout le monde le comprend bien.

« Unakitoka[2] ntumbo, mumakuta ya peuple.Unatoka prêtre, kisha una négligé ba peuple » (traduisez du swahili : « Tu pousses un gros ventre, avec l’argent du peuple. Te voilà « prêtre », puis tu négliges le peuple. Tout ce que tu es aujourd’hui, c’est grâce au peuple ! »

En vain, il a beau rappeler qu’il est frère, fils du quartier : « Cette fois je vais faire… ». La réponse c’est « désolé ».

Pas seulement ainsi « ingrat » pour ses électeurs, honorable député dormait aussi au Parlement pendant que ses collègues défendaient les intérêts de leurs électeurs. La question est évoquée souvent pour remettre en cause les capacités intellectuelles de certains élus à réellement participer aux travaux au Parlement. Mais où ils sont le plus attendus, c’est sur leurs promesses électorales.

« Ils ont beaucoup promis, les députés. Mais on n’a pas vu grand-chose », explique Patient, un habitant de Lubumbashi pour qui Tshumani chante ce qui est vrai.

Pour Mwanza, une quarantaine, marchand ambulant, Tshumani défend des faibles comme lui.

« Si tu gagnes aujourd’hui, intéresse-toi aussi à ton prochain. Nous, on nous traque, même par les gens que nous avons élus. « Si tu as un gros ventre, c’est grâce à nous le peuple » », paraphrase-t-il dans le refrain de la chanson.

Une tonalité politique

Certaines personnes essaient de voir dans le discours percutant de Tshumani un engagement politique. Auteur de Bina kua nguvu, « ça devient difficile » où il constate (2011) que politique, enseignement, et même les couples : « Je trouve mon épouse avec son mari »…  tout cela se compliqueà Lubumbashi ! En 2009, il chantait « Paka bo », « toujours les mêmes ». En 2014, il a lançait « Shi mutuachiye mpepo », « laissez-nous respirer » ! Eh oui, comment ne pas se risquer de sentir cet artiste un peu politique ?

Mais Fidèle Tshumani Adassa s’en défend, reconnaissant néanmoins sa musique « révolutionnaire ». Il poursuit : « Je n’ai même pas envie d’être politicien. A moins que ce soit un destin. Car on n’y échappe pas. »

Echo chez les politiques

« Désolé honorable » promet de trouver un succès plus duratif encore au regard de l’écho qu’il fait déjà même dans les milieux politiques. Samedi 3 octobre, lors d’une manifestation publique à Likasi, ville natale de l’artiste, à 120 km de Lubumbashi, un vice-ministre présentait un député au public venu l’écouter : « Celui-ci n’est pas comme ceux que vous avez chantés, ceux qui dorment au Parlement. »

A Likasi, Tshumani a commencé sa carrière comme danseur, puis accidentellement chanteur rumba, il se façonne un style à Lubumbashi, déjà en tant qu’étudiant en droit. Selon Tshumani, « les députés compétents » l’appellent et le félicitent. « Ils me disent, petit, tu as dit des choses réelles. »

[1] Pour être vu des gens comme quelqu’un de haut niveau.

[2] En swahili de Lubumbashi, le « ki » ainsi inséré dans le mot est péjoratif, dédaigneux. Il renvoie à un personnage d’une grosseur qui répugne ou dont on se moque. un prêtre.