Les dessous de la suspension du ministre des Médias

La radiotélévision Lubumbashi Jua (RTLJ) a arrêté d’émettre ce lundi 24 novembre 2014 dans l’avant-midi. Ce média de Jean-Claude Muyambo qui vient de basculer à l’opposition tout récemment est accusé d’inciter à la haine et à l’insurrection. Mais beaucoup voient en cette interdiction, une atteinte à la liberté d’expression et surtout, une volonté politique de contrer son patron qui est désormais un opposant et qui voudrait, d’après ses propres mots « aider Kabila à partir » du pouvoir.

Le CSAC mis de côté, supplanté par le ministère

RTLJ, Radio télévision Lubumbashi Jua. Ph. M3 Didier

RTLJ, Radio télévision Lubumbashi Jua. Ph. M3 Didier

« J’ai compris que c’était une décision qui n’était pas administrative et qui est plus politique… ce n’est pas au ministre Mende de se saisir d’office pour interdire ou arrêter le signal de la RTLJ. On devrait se référer à notre organe régulateur qui est le Conseil supérieur de l’audiovisuel et de la communication (CSAC), puisque c’est lui qui gère le contenu » estime Guellord Mukanya, directeur général intérimaire de RTLJ.

Le CSAC se sent supplanté, court-circuité en clair. Il n’a voulu donner aucun commentaire sur cette décision. Pas non plus l’ONG de défense de la liberté de la presse Journaliste en danger. Un silence qui cache mal le malaise entre institutions autour des médias. Il s’agit d’une affaire de contenu des médias diffusé et qui pose problème. D’office, c’est sa matière, estiment les professionnels des médias.

En plus, la procédure ne plaît pas du tout. Le CSAC prévient toujours avant de sanctionner, sauf en cas de récidive. Ce que n’a pas fait le ministère des Médias. C’est d’ailleurs pour cela que Jua a continué à diffuser jusque ce lundi avant-midi. Samedi, son directeur intérimaire, Guellord Mukanya disait attendre une notification « Je vais émettre jusqu’à ce que j’aurai la notification, et surtout la preuve qui démontre que nous avons incité à la haine ou à l’insurrection. »

Un journaliste de RTLJ ne plein travail. Ph. M3 Didier

Un journaliste de RTLJ en plein travail. Ph. M3 Didier

Malheureusement, cette preuve n’arrivera pas et Jua n’émet plus. La Division provinciale de la communication que le ministre a chargée de faire exécuter cette décision n’a pas rencontré de résistance.

Les employés de ce médias dénoncent eux aussi un mélange du politique et de l’administratif. « Nous n’avons que ça comme travail. Vous venez fermer, qu’allons-nous devenir« .  « Cette décision signifie que la démocratie est agonisante en RDC » estime un collègue, et le directeur général d’ajouter: « On attendait la notification. Elle est arrivée, mais adressée à monsieur Muyambo, promoteur de la chaîne. Le promoteur ne gère pas la chaîne. Il y a une administration et c’est à elle qu’on devait écrire, ce qui prouve que cette  décision est politique. »

Un problème de contenus de média

La direction de la RTLJ dénonce un amalgame et une décision politique dont la visée est de contrer l’action de Jean-Claude Muyambo qui a quitté la Majorité présidentielle. Il y a un peu plus d’une semaine, Jean-Claude Muyambo claquait la porte de la Majorité présidentielle et devenait un opposant. La nouvelle a fait grand écho, même si Muyambo n’a pas de poids au Parlement. Au Katanga en revanche, il est un des leaders populaires et écoutés.

Lubumbashi, le siège de al RTLJ. Source: RTLJ

Lubumbashi, le siège de la RTLJ. Source: RTLJ

Les messages diffusés par la RTLJ et qui sont de nature à pousser à l’insurrection et à la haine, sont constitués selon toute vraisemblance, de l’interview donnée par Lambert Mende à TV5. On y voit un Mende qui annonce le retrait de Joseph Kabila du pouvoir à la fin de son mandat en cours et, « un passage de flambeau civilisé » entre Kabila et son successeur élu. Cette interview passe assez régulièrement sur la télévision. Elle s’alterne parfois avec des séquences de Sakayonsa, cette célèbre et historique danse populaire imposée à toute la nation durant le mobutisme et à la gloire de Mobutu. Qui n’a pas dansé le Sakayonsa ! Peut-être les âges venus après le 24 avril 1990 qui a sonné « le glas du parti unique » au Congo-Zaïre.

C’est bien ces images qui sont suivies aussi d’autres, tirées d’un film sur l’esclavage ou la traite des Noirs. La séquence où un « nègre » fatigué de supporter les folies de son maître le renverse et le roue de coups est des plus récurrentes. On peut voir alors Muyambo, toujours dans les images, apparaître et lancer sommairement : « Nitobole ? » (Que je dévoile ? voulez-vous que je parle ? » et une foule qui répond enthousiaste « Tobola » (Dévoile, parle).

Il y a aussi des chansons des reggae mans ivoiriens Tiken Jah Fakoli et Alpha Blondy qui sont diffusés régulièrement à la radio : « Quitte le pouvoir », « venez nous sauver, ils veulent nous tuer », « Tout change, sauf les imbéciles ne changent pas », et bien d’autres du genre que d’aucuns estiment « révolutionnaires ». Cela a suffit du coup pour interdire un média, quand bien même il appartiendrait à un opposant qui ne sait parfois pas se taire et ruminer sa colère.

Une décision politique ?

Une affiche de Jean-Claude Muyambo, patron de la RTLJ. Ph. M3 Didier

Une affiche de Jean-Claude Muyambo, patron de la RTLJ. Ph. M3 Didier

J’estime pour ma part que tout cela est bien suggestif. C’est de la communication, en effet. Mais s’il n’y a que cela qui constitue les seuls griefs retenus contre RTLJ, alors il y a à craindre une décision loin du seul souci de redresser ou de corriger une déviation. Car en réalité, à travers ces messages, suggestifs, on a du mal à croire qu’il y ait des messages de nature à soulever des populations. Ou que la population soit réellement devenue dépourvue de toute jugeote. Ce serait d’ailleurs un manque de considération que d’estimer les publics des médias impulsifs. Ils sélectionnent et filtrent.

A l’inverse, et c’est cela qui choque dans la décision du ministre des Médias. Les médias proches du pouvoir ou du pouvoir font de la propagande tous les jours. Il y en a même qui ont le goût des  louanges et de l’adoration envers les personnalités dirigeantes. Malheur à ceux qui sont opposés à leur religion y compris les médias frères qui se font injurier. Jamais ceux-là n’ont été sanctionnés. Sauf, je l’avoue, lorsqu’il fallait punir Jua, alors en pleine escalade par médias interposés, entre Muyambo et Moïse Katumbi. Là au moins, certains autres médias avaient été sanctionnés.

Et donc, que la direction de RTLJ estime que la mesure du ministre Mende est politique, il y a de quoi lui accorder quelque crédit. On se rappelle que le ministre Mende a été cité dans les événements de Lodja (le fief de Mende) où des jeunes présentés comme membres de son parti ont tabassé des prêtres. Muyambo, alors sur la voie de l’opposition, avait pris position en faveur de l’Eglise catholique qui, disait-il, a raison de refuser toute modification de la Constitution. C’est sans doute cette dernière problématique à laquelle est opposé Muyambo qui a coûté la fermeture de son média, croit-on.

Aujourd’hui, ce média devrait remuer terre et ciel pour arriver à convaincre que les faits présentés contre lui sont dénués de toute arrière-pensée politique. Mais, que l’on cherche à museler les médias de l’opposition, là il y a un problème. Je crois qu’il y avait d’autres moyens de sanctionner ou de corriger.

 

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