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RDC : l’album 13e apôtre et le titre « collez la petite » censurés

L’album musical « 13e apôtre » du congolais Koffi Olomide et la chanson « Collez la petite » du camerounais Franko Kingue sont interdits à la vente et à la diffusion partout en RDC. Ainsi en a décidé le 29 janvier, la Commission Nationale de Censure qui accuse ces œuvres de dépraver les mœurs. Décision étonnante, d’autant plus que le chanteur congolais a reçu, fin décembre, 3 médailles de l’État congolais. En plus, l’œuvre du camerounais n’est plus interdite dans son pays, la mesure a été levée.

La Commission de Censure n’accuse pas Koffi Olomide de ne lui avoir pas présenté son dernier album avant la diffusion mais de dépraver les mœurs. Soit. Mais il reste possible de postuler que l’artiste a eu l’autorisation, fût-elle tacite. En plus, la télévision nationale (RTNC) a été l’un des premiers médias à diffuser les clips de 13e album dont Selfie et Ekoti te (ça n’entre pas !) présentés comme particulièrement osés et capables de heurter la pudeur de certaines personnes. Mais il y en a plein dans la musique congolaise moderne. Aussi, que Koffi Olomide ait présenté ou non son album, la commission de censure, en se contredisant, elle montre qu’elle tourne mal. A-t-elle toujours un mot sur le contenu des œuvres qu’on lui présente ? Censure-t-elle toujours, ou au contraire elle subit la censure par les artistes ?

Les stars de télévision sont les meilleurs en RDC

« Pourquoi Koffi Olomide ne pouvait-il pas adapter son programme à l’agenda de l’Etat qui, je l’espère, a dû le prévenir qu’il était retenu pour recevoir des médailles de son Etat ? » s’interroge un chroniqueur de musique qui voit en l’absence de Koffi Olomide à la cérémonie de décoration des artistes, un manque de respect pour son Etat. « Plusieurs artistes sont venus de l’étranger où ils ont tout laissé pour répondre à l’Etat », poursuit-il. Mais, Koffi bombardé chevalier de l’ordre du mérite national, certains n’en discutent pas. Mais les dignitaires d’Etat qui surprennent, il y en a plein en RDC, souvent des stars de télévision ! Pendant ce temps-là, des professeurs d’université et autres enseignants réputés sérieux meurent en silence. Un proverbe lunda dit : « les oiseaux sans graisse font plus de bruit que les autres. » Il y a crise de modèle en RDC. La RDC ne va pas à la recherche de ses étoiles. Tant que les modèles de société resteront les stars de télévision, un peu m’as-tu-vu, alors la société ne décollera pas mentalement.


Une décision pas la meilleure

Il va de soi que la censure qui frappe 13e apôtre et Collez la petite va finir, comme par effet boomerang, doper leur succès. On n’a qu’à considérer la publicité que le préfet de Mifi a assurée à l’œuvre en l’interdisant dans son département. Seulement là, l’interdiction a été levée une semaine après. Mais voilà qu’à Kinshasa, on plonge dans ce qui a élevé Franco qui jusqu’à Collez la petite, n’était pas célèbre au Cameroun et dans le monde. Que fallait-il faire, à propos ? Laisser continuer ces œuvres ou les interdire ? Oui. Il reste préférable de laisser s’éroder les œuvres de l’esprit qui portent la mort dans l’âme. A court terme, elles s’éteignent. Seul le temps définit les œuvres intemporels : celles qui ne sont pas toujours les plus présentes dans l’actualité. J’ai rencontré des personnes qui trouvent médiocre 13e apôtre de Koffi Olomide parce qu’il répèterait beaucoup ses sonorités et rythmes anciens, ne changeant que des paroles. En interdisant l’œuvre, Kinshasa (par son service de censure) a décidé d’assurer une publicité inimaginable à « 13e apôtre » et à Collez la petite. Travail presqu’inutile pour ces désormais célébrités mondiales.

Koffi Olomide, le meilleur ?

Koffi Olomide règne presque sans partage depuis plus de 15 ans, au  top du succès de la musique congolaise, et même africaine. Cela lui le rend parfois un peu guindé. Fin décembre 2015, l’artiste ne se présente pas à la cérémonie solennelle de décoration des acteurs culturels de RDC, initiative du président Joseph Kabila. Le Mopao (chef, patron) comme il se fait appeler, reçoit ses trois médailles dont une en or, synonyme de grande distinction, dans une cérémonie discrète, seul à l’honneur. Cela se passe un jour après la grand-messe. Il faut s’être distingué par son sens de civisme, par « honorabilité, dignité et moralité », explique un juré. Voilà qui suscite la colère des chanteurs JB Mpiana et Werrason, adversaires jurés du Mopao médaillé d’or. « A considérer ce que nous avons fait pour ce pays ! » s’exclame Werrason, ambassadeur de la paix, engagé auprès des enfants de la rue à Kinshasa.

Que la commission de censure accuse 13e apôtre de dépraver les mœurs contredit l’image de Koffi Olomide proposé comme un modèle. De deux choses, l’une : ou le musicien mérite bien sa distinction, ou alors, la commission a trompé 80 millions de congolais qui ont suivi l’évènement et ont cru aux choix opérés. Dans ce cas, il faut expliquer comment ils en sont arrivés à cette affaire qui ridiculise toute une nation.



Concert de musique sur Désolé honorable de Tshumani. Source; Tshumani

Désolé honorable (député) : la chanson qui tue à Lubumbashi

Il y a une espèce de révolte de vivre pauvre à côté de ses proches insensibles. Un proche ? Oui, c’en est un, un député. Seulement en RDC, les transformations des élus, parfois de rien à tout, choquent et cassent les amitiés. Alors comme dans la chanson « Désolé honorable » (député) de Tshumani Adassa, on peut se régler des comptes.

 « Mes frères ouvrez les yeux ! Cette année, avant de voter, qu’on ne nous trompe plus. Que ceux qui distribuent polos, pagnes et chinchards, qu’ils ne nous trompent plus ! »

Concert de musique sur Désolé honorable de Tshumani. Source; Tshumani

Affiche de concert de Tshumani

C’est rare qu’un musicien de RDC parle aussi ouvertement de politique. Dans cette incubation de rêves, de l’endormissement peut-être, selon l’ironie à peine voilée de l’artiste musicien, l’amour n’attire plus assez.

 « Je chante les faits de la société, la réalité » explique le musicien. Il poursuit : « Que l impact aurait une chanson de Koffi Olomide ou Fally Ipupa, mes grands frères, s’ils chantaient des choses comme ça ? »

Une chanson pour les élections

« Désolé honorable » appel à ne pas recevoir et même de l’écouter, lors des élections prochaines, « quel que soit son message », un député qu’on ne revoit qu’à la fin de son mandat. Le train de vie du député, celui d’un prêtre[1] importune presque. Surtout quand certains apprennent que c’est avec l’argent du peuple.

Alors, dans le clip, Tshumani qui passait avec son copain se charge de régler les comptes de son peuple. Il dit ses 4 vérités au député (honorable). « Honorable, tu reviens encore ! »Tshumani pense que sa chanson est bonne pour les élections et peut intéresser plusieurs pays d’Afrique.

Désolé honorable

« Désolé », le sort du député insensible est scellé : « Quel que soit son message », il ne sera pas écouté. A Lubumbashi, « désolé honorable » fait un buzz, loin du net. On la trouve sur presque tous les médias, sur les téléphones portables et bientôt, un slogan que se partagent allègrement même des vendeurs ambulants : « désolé » !

Tshumani, auteur de la chanson Désolé honorable (député)

Tshumani Adassa, Photo M3 Didier, octobre 2015.

Le succès de cette chanson tient aussi au niveau du swahili utilisé par l’artiste : à la limite du trivial, du vulgaire. Tout le monde le comprend bien.

« Unakitoka[2] ntumbo, mumakuta ya peuple.Unatoka prêtre, kisha una négligé ba peuple » (traduisez du swahili : « Tu pousses un gros ventre, avec l’argent du peuple. Te voilà « prêtre », puis tu négliges le peuple. Tout ce que tu es aujourd’hui, c’est grâce au peuple ! »

En vain, il a beau rappeler qu’il est frère, fils du quartier : « Cette fois je vais faire… ». La réponse c’est « désolé ».

Pas seulement ainsi « ingrat » pour ses électeurs, honorable député dormait aussi au Parlement pendant que ses collègues défendaient les intérêts de leurs électeurs. La question est évoquée souvent pour remettre en cause les capacités intellectuelles de certains élus à réellement participer aux travaux au Parlement. Mais où ils sont le plus attendus, c’est sur leurs promesses électorales.

« Ils ont beaucoup promis, les députés. Mais on n’a pas vu grand-chose », explique Patient, un habitant de Lubumbashi pour qui Tshumani chante ce qui est vrai.

Pour Mwanza, une quarantaine, marchand ambulant, Tshumani défend des faibles comme lui.

« Si tu gagnes aujourd’hui, intéresse-toi aussi à ton prochain. Nous, on nous traque, même par les gens que nous avons élus. « Si tu as un gros ventre, c’est grâce à nous le peuple » », paraphrase-t-il dans le refrain de la chanson.

Une tonalité politique

Certaines personnes essaient de voir dans le discours percutant de Tshumani un engagement politique. Auteur de Bina kua nguvu, « ça devient difficile » où il constate (2011) que politique, enseignement, et même les couples : « Je trouve mon épouse avec son mari »…  tout cela se compliqueà Lubumbashi ! En 2009, il chantait « Paka bo », « toujours les mêmes ». En 2014, il a lançait « Shi mutuachiye mpepo », « laissez-nous respirer » ! Eh oui, comment ne pas se risquer de sentir cet artiste un peu politique ?

Mais Fidèle Tshumani Adassa s’en défend, reconnaissant néanmoins sa musique « révolutionnaire ». Il poursuit : « Je n’ai même pas envie d’être politicien. A moins que ce soit un destin. Car on n’y échappe pas. »

Echo chez les politiques

« Désolé honorable » promet de trouver un succès plus duratif encore au regard de l’écho qu’il fait déjà même dans les milieux politiques. Samedi 3 octobre, lors d’une manifestation publique à Likasi, ville natale de l’artiste, à 120 km de Lubumbashi, un vice-ministre présentait un député au public venu l’écouter : « Celui-ci n’est pas comme ceux que vous avez chantés, ceux qui dorment au Parlement. »

A Likasi, Tshumani a commencé sa carrière comme danseur, puis accidentellement chanteur rumba, il se façonne un style à Lubumbashi, déjà en tant qu’étudiant en droit. Selon Tshumani, « les députés compétents » l’appellent et le félicitent. « Ils me disent, petit, tu as dit des choses réelles. »

[1] Pour être vu des gens comme quelqu’un de haut niveau.

[2] En swahili de Lubumbashi, le « ki » ainsi inséré dans le mot est péjoratif, dédaigneux. Il renvoie à un personnage d’une grosseur qui répugne ou dont on se moque. un prêtre.



L’Opéra à Lubumbashi, c’est possible

Les incrédules se sont pliés : opéra à Lubumbashi, le débat est clos désormais. Le premier concert de musique classique a réjoui l’assistance. Retransmis (en différé) sur la télévision Mwangaza samedi 2 mai, après le théâtre de Lubumbashi (transformé en siège de l’assemblée provinciale du Katanga). « Une première », tout le monde l’a reconnu.

Des choristes de Lubumbashi au concert d'opéra. Samedi 2 mai 2015. | Photo Magloire Mwamba

Des choristes de Lubumbashi au concert d’opéra. Samedi 2 mai 2015. | Photo Magloire Mwamba

« Je regrette de ne l’avoir pas appris à temps », m’a écrit une amie qui auparavant s’étonnait d’apprendre par mon tweet qu’un opéra était organisé à Lubumbashi. Pas la seule surprise. « Lorsque j’ai dit à que je venais à l’opéra, mes enfants m’ont dit : « maman, l’opéra à Lubumbashi ? » », a expliqué Clotilde Mutita, maire adjointe de Lubumbashi, enthousiaste, à la sortie du concert. Peu de personnes seulement y ont cru jusqu’aux nombreux moments où la chorale a été applaudie. Inconnue, cette chorale s’est souvent réunie (rassemblant les classiques des différentes paroisses de Lubumbashi) pour des gardes messes catholiques. Depuis près de deux ans, elle s’organise avec le rêve du grand classique voire, l’opéra. La sortie de ce samedi est la première en On. Vu comme ésotérique, « une affaire des mystiques » pour les superstitieux, l’opéra ne verra pourtant pas si tôt changer en cris de joie, les vagissements de sa naissance. Les mythes, c’est plein notre vie ! Ces jeunes gens qui chantent « comme des blancs », ces filles qui crient à gorge déployée sans s’épuiser, ces voix entrecoupées et aigües, tout un tas de choses pour que les sceptiques aient des raisons de ne pas admettre que c’est possible. Pourtant, ce qui est arrivé samedi est tout vrai.

« Magnifique »

Les « magnifique » et « vraiment intéressant » prononcés par les invités à la sortie ont finalement apaisé les cœurs. « Ofertuna », poème médiéval mis en musique par l’allemand Karl Orff reste un de ces airs qui marqueront les esprits, chanson applaudie durant plus de 60 secondes. Une véritable démonstration de force. « On ne le croirait pas. En tout cas je ne pensais pas trouver ça à Lubumbashi » déclarait un invité. Un autre poursuivait : « ils m’ont fait la chair de poule ». Pour Théodora Ignatova, consule bulgare qui a parrainé ce concert, ces jeunes sont simplement impressionnants et méritent d’être soutenus. Le risque de soutenir ce concert a permis de parler de son pays, pas assez connu, qui vient d’ouvrir une représentation diplomatique en pleine capitale économique de RDC.

Concert d'opéra à Lubumbashi |Photo Magloire Mwamba

Concert d’opéra à Lubumbashi |Photo Magloire Mwamba

Ils chantent « comme des blancs »

Chanter « comme des blancs », difficile d’échapper à cette comparaison quand on est à Lubumbashi où musique classique est affaire des blancs, n’intéressant que quelques « fanfarons » qui se croient « civilisés » ou simplement venus des pays des blancs. Non. Cela a été démenti. Mais au sein même des chorales catholiques, les critiques opposent parfois les classiques et les « autres ». Ceux-ci paraissent parfois moins laborieux, moins érudits. Comme si décidément, l’église elle-même n’aimait que ce qui vient « des blancs », de l’Europe. N’en déplaise aux partisans de l’inculturation. Le classique lui, il reste universel, catholique ! Et pour encore couronner d’orgueil certains, les grands événements de l’église (sacre, ordinations, inhumation) sont généralement « classiques ».

La chorale chante l’amour, la joie, la tristesse et des faits de société. Le costume, cousin de la musique, n’a pas été oublié. A travers une interprétation du comique de Carmen Bizet, les choristes ont simulé des costumes du 18e siècle occidental ; ou encore  un jeune toréador désiré par les femmes après avoir poignardé un taureau. Rien pourtant n’était acquis pour ces choristes devant un public dont ils ignoraient tout de son attrait ou de sa répulsion des airs classiques. Il fallait un public qui atteste qui valide leur talent et leur conformité au classique. Voilà pourquoi des occidentaux ont été « nombreux » au concert. Le risque était de déplaire, de décevoir ces gens qui en ont vu de toutes les hauteurs. Mais qui allait remplir la salle ? Le risque de voir la salle vide ou simplement occupée par des étrangers, grand dans une ville habitué au « ndombolo », ce style un peu endiablé qui nous accompagne à toutes les fêtes.

Pas mal pour un départ. Mais il reste le costume, l’arrangement du son, la réalisation aussi bien pour la couverture médiatique que pour la salle. Les régisseurs ont donné l’impression de ne pas maîtriser leur art, se contentant de balancer les lumières comme dans dancing club. La volonté est là pour ces choristes. Demain, ils feront peut-être mieux encore.