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« Laissez passer » taxes et impôts

« Laissez passer ! » Avec cette inscription, vous êtes intouchable, exempt de taxes et d’impôts, en République « démocratique » du Congo. Interdiction de savoir qui donne cet ordre et, bien entendu, obligation de s’exécuter. Attention, route accidentée et trop dangereuse : priorité aux engins lourds !

Il fallait du temps pour calmer les rancœurs suscitées par l’immolation par le feu, en novembre 2015, du taximan Mwamba, révolté par les rackets des policiers de roulages à Lubumbashi, la deuxième ville de RDC. Les contrôles policiers ont repris, environ deux mois après. Retour donc aux villes habitudes. Parmi elles, « Laissez passer ! », message affiché sur les pare-brises de certains véhicules. Ils réapparaissent de nouveau, plus nombreux. Certains portent des attributs plus menaçant. Il est inutile de prendre des risques : « Laissez passer, « pouvoir Judiciaire » » ou « député provincial » ou encore, « cabinet de… ». D’autres, sont légers : « Laissez passer, « mairie », « Radio-télévision… »

Les intouchables de la République

Le message est simple : on est avocat, magistrat ou député, bref, on a le pouvoir, donc on ne paie pas de taxes ni d’ impôts, on a le droit de violer les règles,  comme conduire une auto sans permis de conduire. « Plusieurs se promènent sans documents de bords, sans la vignette (taxe automobile). Où allons-nous comme ça ? Qui va payer les taxes dans ce pays ? », s’inquiète Carioli[1], policier de roulage. Il avait décidé d’ignorer ces messages et ce qu’ils cachaient.

  • « Vos documents, monsieur !
  • Vous n’avez pas lu ? « Laissez passer, avocat »!
  • Oui merci, mais je veux voir vos documents… » dit-il d’un ton péremptoire.

L’avocat passa un coup de fil et à tendit le téléphone au policier. « Non, je n’ai rien à lui dire, je fais mon boulot, monsieur l’avocat. Cela s’appelle trafic d’influence ! » Le pauvre ! Son chef hiérarchique l’appela illico sur son téléphone et l’avocat s’en alla triomphant.

« Tout le monde écrit aujourd’hui « laissez passer, … ». Je refuse aussi de pareils coups de fil, plusieurs sont faux. On te présente un chef militaire ou policier, ou une autorité, mais en réalité, c’est du bluff ! »

Laissez passer tout le monde

Laissez passer RDC

Plusieurs se promènent sans documents de bords, sans la vignette (taxe automobile). Où allons-nous comme ça ?

En novembre 2015, dans l’escalier devant le cabinet d’un avocat, un vigile, qui avait tantôt ouvert une grille, retint un instant le maître du lieu. « Faites-moi un message comme celui que porte votre véhicule, « laissez passer » ! Je n’en peux plus de payer les amandes à la police. Ma voiture est de nouveau restée le soir à la police, mon fils aussi ! » L’avocat promit de lui en parler plus tard. « Il ne comprend pas qu’il n’est pas avocat », fit le juste, gêné. La pratique est pourtant courante à Lubumbashi. Les plus forts, même à la police, parrainent des véhicules et sont payés en retour. Le chef de la police à Lubumbashi a reconnu avoir connaissance de la pratique, en novembre, lors de l’immolation du taximan Mwamba, et a promis de s’y attaquer.

Taxes, impôts et lois, c’est pour les faibles !

C’est une conclusion que j’ai tirée d’une conversation avec un brillant philosophe : la loi, c’est pour les faibles. Cela se vérifie ici ! Les puissants et les forts s’en fichent, ils se vengent s’ils le veulent. Seulement, je n’avais pas pensé au fait que, comme la loi, les impôts, c’est aussi pour les faibles, les pauvres et les petits. Malheur pour ceux qui se créent des « laissez passer » sans parrain, s’ils tombent sur Carioli. Ils paieront pour tous ses court-circuitages.

La déliquescence de l’esprit républicain n’en finit pas en République démocratique du Congo. La citoyenneté est divisée en deux : de première et de seconde zone. Dans la première, baignent les heureux élus exemptés des taxes et des impôts. Quoi qu’il en coûte, leur proximité avec les milieux du pouvoir les sauve, fût-il par transitivité la plus lointaine ! Dans la seconde zone, il y a le reste des citoyens, qui servent uniquement à payer les impôts et les taxes, et quelques fois à danser lors des accueils populistes et des fêtes. Un seul conseil pour éviter d’être écrasé comme le policier Carioli : priorité aux engins lourds, la route est trop accidentée et trop dangereuse.

[1] L’identité a été changée.

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En temps congolais, le retard n’existe pas

C’est une des rares institutions très ponctuelles en République démocratique du Congo. Le retard. S’il ne peut passer pour une caractéristique d’un peuple, tant son essence humaine s’impose, le retard a pris une place de choix dans et à côté des cœurs de nombreux congolais. 

C’est connu de tous : si vous invitez des amis à manger, dites-leur de passer à midi si votre repas sera prêt à 14 heures. Car plusieurs seront retard. Surtout, espérez recevoir quelques uns vers 18 heures. Rien à voir avec le Temps Universel. C’est l’heure congolaise. Les Congolais eux-mêmes l’appellent ainsi. Déjà le port de montre s’amenuise. Le retard a dépassé la normalité, il s’institutionnalise.

L’heure congolaise dépend de l’invité

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Lubumbashi, place de la Poste. Source: Héritier Maila

Les Congolais ont créé leur temps. L’heure congolaise signifie que les Congolais sont dans un autre système de normalisation, pas celui du type ISO où l’heure GMT est unique pour tous. Non, l’heure congolaise est connue seulement de l’invité. Après tout, le plus important, n’est-ce pas l’invité ?

Aussi puissant que Dieu le père, l’invité seul sait à quelle heure il arrivera à un rendez-vous. Ainsi, en juillet 2015, à une fête de son ordination, un prêtre a eu tort de s’énerver, car, prévue à 18 h00, la réception qu’il offrait n’a démarré que 2 heures plus tard. Seulement une cinquantaine des 500 invités ont respecté l’heure indiquée. Et lorsque une heure et demie plus tard, le nouveau prêtre a voulu se retirer, une femme lui dit : « Mais c’est l’heure, mon père ! »

« Parfois j’ai honte d’être ponctuel à certains endroits », déclare un religieux, ennuyé.

Les officiels sont des plus en retard lors des rencontres

En janvier 2015, un ministre attendu à Lubumbashi à un meeting est arrivé 6 heures TU plus tard. Il devait lancer les activités humanitaires pour une nouvelle année. Les responsables des agences du système de l’ONU, expatriés pour la plupart, étaient à bout de nerfs alors que trois heures plus tard, ils attendaient toujours. « Ah, les Congolais ! », soupire un homme. Déjà un d’eux s’est retiré. Même étant reporter, je me morfondais tout autant qu’eux.

« Je n’aime pas être à une manifestation où l’on attend ministre, maire ou gouverneurs. Ils ne respectent pas souvent l’heure », commente un reporter.

Les officiels congolais sont les plus grands retardataires. Les rares ministres ponctuels sont très vite connus de tous, parce qu’ils surprennent par leur ponctualité qui dérange. Oh, même le normal dérange !

Qui n’est pas souvent en retard est « belge »

A la faculté, à l’école, à la messe ou à la maison, ils restent ponctuels et déplaisent à plusieurs par leur trop grand respect de l’heure. On dit de ceux-là qu’ils sont « belges » pour dire « durs », en référence à la colonisation.[1] Un prêtre en est même arrivé à ordonner: « Après moi, on ferme les portes de l’église », espérant inscrire le respect dans le cœur de ses fidèles dont certains arrivaient même à l’heure de la sortie. Après insultes, il a relâché la pression.

Fin septembre, j’ai vu des demandeurs d’emploi exclus d’un concours à cause du retard. Pour qu’au moins trois femmes y participent, l’employeur a dû attendre plus d’une heure. Le retard, s’est aussi bien conjugué au féminin en RDC. C’est un retard tous azimuts. Même la police et l’armée ne sont pas en reste !

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Place de la garde, Lubumbashi RDC

La presse en retard

Vous l’aurez compris, le retard en RDC est vraiment une tare. Même la presse ne peut être comptée parmi les modèles. « Il est 20 heures à Kinshasa. Bienvenue à ce journal sur la RTNC… » A la montre, en réalité, dix minutes sont passées. A ce moment-là, sur RFI, le journal a pris fin. Cinq minutes plus tôt, une télévision de Lubumbashi annonçait, en retard : « Il est 20 heures juste ».

Les émissions qui démarrent à l’heure inscrite au programme sont néanmoins peu nombreuses. Un programme censé s’arrêter à 10 heures 30 continue jusqu’à 50 alors que les invités d’un programme à suivre attendant au couloir. « J’ai commencé avec 10 minutes de retard, je devais les récupérer », explique l’animateur, nulle horreur. Dans la presse, on a même des hebdomadaires qui paraissent jusqu’à deux fois l’an.[2] Tout cela se comprend au Congo.

Cinq égalent dix

Rien d’étonnant à ce que des députés et sénateurs élus pour cinq ans en fassent dix dans ce pays. Parce que finalement cinq égalent dix et le tout ne renvoie qu’à un seul mandat pour les sénateurs et députés provinciaux, en temps congolais. Quoi de plus normal donc que les élections prévues en 2016 aient lieu deux ou trois ans après.

En RDC, le retard transparait dans plusieurs actions et décisions publiques. Très peu d’anticipation et de prévision. Des lois sont votées en catastrophe, le découpage territorial est réalisé très en retard, accentuant au passage des rivalités tribales. En retard aussi se réveillent les politiques pour préparer des élections « apaisées ».

[1] Vus alors comme colonisateurs et rejetés de ce fait. La communauté a tendance à réprouver la rigueur.

[2] « Le 9 décembre 2010, écrit Etienne DAMOME dans Le kiswahili dans les médias audiovisuels de Lubumbashi (CEDIK, Kinshasa, 2012), on vendait le 481e numéro de l’hebdomadaire L’éveil de Joseph Poucora Basongo qui était (…) sur le point de clore ses 18 ans d’existence. C’est donc un hebdomadaire qui paraît environ deux fois l’an. Comment comprendre?»et le tout ne renvoie qu’à un seul mandat

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La mairie de Lubumbashi capitule après la mort du taximan Mwamba

Le 28 octobre 2015, Mwamba, un chauffeur de taxi, s’immole par le feu pour protester contre les arrestations parfois sa 6e arrestation dans trois jours, par un policier de roulage. Lubumbashi est dépité. Au lendemain, le maire de la ville retire des parkings ses services qui percevaient aussi de l’argent. Du coup, des questions sur la destination de cet argent et sur la pertinence de ce service qui parfois a agi comme la police.

Les agents du service de parking de la mairie de Lubumbashi, et d’autres présentés par des chauffeurs comme « agents de la mairie », opéraient, à côté de la police. Prétendument pour mettre de l’ordre. Comme la police, ces agents ont commencé à arrêter aussi des chauffeurs en stationnement litigieux, sur les routes de Lubumbashi. En septembre, il est même arrivé qu’ils ont détenu des convoyeurs au cachot, durant 3 jours. Le maire les libérait après les avoir présentés à la presse comme ne respectant pas son ordre de quitter les parkings. Un fait qui ne justifie pas une garde à vue qui plus, ne respecte pas de délai.A Lubumbashi, le rapport, sur la route, signifiee donner de l'argent à un policier

Hors de la nomenclature amandes transactionnelles

Police et service de parking de la mairie de Lubumbashi font payer des amandes à ceux qui ne respectent pas des normes de circulation routière. Mais c’est « sans preuve de payement », explique un chauffeur. « À la mairie, là on ne discute pas. Si l’on vous a demandé 100.000 FDC (environ 110 USD), et qu’il reste même 1000 FDC, l’argent peut même vous être jeté à la figure », explique Jean Pie, un journaliste dont une voiture a été plusieurs fois arrêtée.

A la mairie comme à la PCR[1], les contraventions financières se règlent de main en main, en violation de l’arrêté interministériel n°001 du 28 août 2012 qui fixe les « taux des droits et taxes à percevoir à l’initiative de la police nationale congolaise »[2] contraventions à payer pour des fautes légères, fautes gérables au niveau des OPJ. Cet arrêté, « une loi au sens large du terme », selon l’avocat Christian Luzinga, est ignoré à dessein fait remarquer l’avocat.

« Lorsque que quelqu’un qui est informé de l’existence de ce document, reconnaissant sa faute, va payer d’après ce qui est fixé, l’OPJ lui répond : « cet arrêté ne tient pas compte des réalités » ».

Arrêt interministériel n°001 du 28 août 20112 fixant les amandes transactionnelles en RDC

Arrêt interministériel n°001 du 28 août 20112

Les contraventions financières sont à payer à la banque, d’après cet arrêté « qui ne tient pas compte des réalités »! La réalité du terrain, c’est que les chauffeurs de taxi préfèrent bien régler avec des agents mis sur leurs routes plutôt que d’aller aux bureaux où c’est plus dur. Partout, l’argent passe de main en main.

Des fautes parfois forcées

S’arrêter devant un contrôleur ou un policier de roulage a pris l’habitude de se solder souvent par une infraction. « Même en ayant tous les documents exigés, on trouvera au moins une faute pour payer de l’argent », commente Francis, un conducteur de taxi.

Des agents sur les routes de Lubumbashi doivent des « rapports » à leurs chefs. Il s’agit non pas d’un compte rendu d’une activité, mais d’un pourboire apporté à son responsable. Alors sur la route, des policiers demandent de l’argent aux automobilistes ou, sont tentés d’exercer quelques pressions sur des conducteurs, surtout ceux du transport urbain. Voir Photo en Une.

A lire: « RDC: un taximan s’immole par le feu à Lubumbashi »

Il faut savoir se couvrir surtout. Des chauffeurs ont établi des amitiés avec des agents de l’ordre ou des contrôleurs. Ils ont des « parrains ». Le phénomène est connu de plusieurs. « Certains véhicules ne sont jamais arrêtés, quoi que fassent leurs conducteurs, explique Francis. « C’est parce qu’ils sont protégés par des policiers ou des autorités influentes ou ayant des connaissances à la police. »

Au cours d’une rencontre avec les associations des chauffeurs de Lubumbashi, mercredi 4 novembre 2015, général Jean-Bosco Galenga, chef de la police au Katanga, a dénoncé cette pratique et promis des sanctions contre les parrains.


 

[1] Police de circulation routière : brigade de la Police Nationale Congolaise chargée de roulage.

[2] Cet arrêté actualise l’Arrêté interministériel n° 061/CAB/MINNTERDESEC/2006 et n° 097/ CAB/MIN/FINANCES /2006 du 13 juin 2006 portant fixation des taux des droits et taxes à percevoir à l’initiative de la Police Nationale Congolaise(pdf).