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Amour scolaire et poésie tués dans l’œuf!

Invitation à voyager au cœur de l’école congolaise, en RDC, où aimer scandalise. Là, amour et poésie deviennent une flagrance. Des classes et élèves qui écrivent de lettres d’amour, ça fait rebelle, mais aussi répréhensible.

C’est un enseignant des moins aimés de mon école, comme la majorité de matheux, qui semble se charger de tout ce qui sonne amour. Un professionnel, qui en réalité, n’est qu’une forme à peu près améliorée de « mendiant d’amour ». Tel un gosse voyeurs près d’une rivière où se lavent les femmes, il passe son temps à épier, à savoir ce qui se raconte dans le coin…

Ce fut à peu près un maître de la rumeur. Mais aussi le maître du terrain. Vous avez dit amour ? Le voici en face de vous !

Elle écrit de lettres d’amour

Annie vient de franchir ses 15 ans. La faveur et la précocité de fille semblent ajouter à son âge, 4 ans de plus que moi. Aussi en sait-elle un peu trop sur « les choses de grands » que protège notre cher enseignant épieur. La classe est calme, mais pas de paix, en pleine interrogation de mathématiques. La seconde terreur de notre maître !

« Tentative de tricherie ! », crie l’enseignant en accourant vers notre banc. Dans la foulée, il permute Annie avec un camarade d’une autre rangée. À peine elle s’est levée, la peur au ventre de se taper un « zéro » pour tricherie, l’amie laisse tomber ses cahiers. Par malheur, un papier finement plié s’échappe. Il glisse jusqu’au pied de l’enseignant qui le bloque de son pied droit. En vain s’empresse Annie à le ramasser.

« Molo ! Montre ça », lance l’enseignant avec la hargne d’un crocodile qui a happé une grosse proie. « Lettre d’amour ! », s’écrie-t-il d’un air incitateur pour la classe vers qui il montre le papier. On peut y voir une fleur finement dessinée au stylo rouge en plein cœur.

Amour, poésie

Crédit photo: Myriams-Fotos

Pire que la côte zéro, amour dans une lettre à l’école!

« Lettre d’amour », il n’y avait pas pire comme scandale scolaire. Même à la maison, on supporterait la côte zéro que pareille lettre. Je me rappelle que le destinataire de cette lettre avait dû être bloqué à la maison par son père qui se montra plus que déçu. « Prépare-toi pour la dot, car tu veux te marier », menaçait son père, lui promettant la fin de ses études. « Les élèves ne se marient pas, ils étudient », considérait-il.

Quant à Annie, c’en était fini pour son interrogation. Bien plus, son cas était transmis au conseil de discipline de l’école qui convoqua ses parents le lendemain. Un peu comme pour leur reprocher une mauvaise éducation que leur fille allait propager dans l’école. Sa punition fut chargée d’une mission de prévenir les amoureux cachés. Annie devait remplir d’eau, un fût de 200 litres en une journée, avant de regagner la classe.

On tue poésie et amour dans les écoles congolaises

Devant un enseignant aussi doué en épiant qu’en dispensant ses maths, il valait mieux cesser de rédiger de missives d’amour pour se mettre à l’abri des risques. Finie la poésie d’Annie qui pourtant, déjà en 3e année secondaire, savait faire rêver et marcher sur les traces de Pierre Ronsard. « Arrose les roses de mon cœur pour qu’elles parfument ton être », écrivait-elle dans la lettre à problème. Et ceci encore : « Tu es le soleil qui éclaire mon âme. Mes jours sans toi sont rien ». De belles paroles criminalisées, une beauté étouffée, une vie assassinée !

Ainsi meurent, en RDC, poésie passion d’écrire, inspirées par amour. Plutôt que d’apprendre à aimer et à s’assumer, dans nos écoles, l’amour passe pour un drame. Dommage ! C’est sans doute, en partie, un héritage de la scolarisation par les religieux, notamment catholiques. On ne sait comment amour, pourtant une vertu cardinale (qui était, qui est et qui vient !), est devenu un péché capital.

Dieu seul sait combien dans ces écoles de filles et de garçons, la rêverie a germé. Mais qui pouvait l’arroser, la sarcler et la porter à la moisson ! Combien d’écrivains en herbe a-t-on tué dans ce pays ? Puisque l’amour est interdit dans ces écoles, les lettres d’amour par lesquelles apprend à rêver en couleur, porte béante sur la littérature, sont prohibées !

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La beauté qui épousa un repoussoir

« Pour un mariage, ne te fie pas au visage. » Ce conseil parental ne porte plus assez. Pourtant, tant que beauté et bonté se fuient encore ou ne ménagent pas longtemps, surtout en couple, il se vérifie. Par absurde, cette maxime postule que l’on peut épouser même une laideur, pour peu qu’elle s’humanise, ou sache rendre heureux.

Histoire vraie d’une  très belle femme,une beauté qui épousa un homme fort laid, une laideur, mais peut-être une lumière, parce que dans son cœur de femme, la laideur faite homme brilla, brilla comme c’est permis. Et elle dit oui. La laideur se conjugue au féminin, en effet ! Les hommes s’en passent un peu.[1]

Beauté et laideur se frottèrent et composèrent !

Kiki, appelons-le comme ça, le repoussoir qui épousa la belle Célia dont la beauté rencontrait rarement des contestations. Pour tout dire sur l’homme, on retiendra deux faits : sa richesse qui jamais ne l’avait rendu heureux avant, et surtout sa laideur qui avait réussi à mettre d’accord presque toutes les opinions féminines, comme concertées, défavorables à ses offres de mariages. Des bébés, et même jusqu’à six ans, se tordaient d’horreur s’il avait tenté de leur offrir quelque grimace malgré sa gentillesse. Mais il voulait une belle qui ne se faisait pas trouver.

Beauté et nature africaines vue par Jeff Kitenge

Beauté et nature africaines vue par Jeff Kitenge

Bientôt, il allait toucher les 45 ans. Pour un homme, il n’était pas tard. Mais au fond, lui-même avait commencé à se convaincre que le soir approchait. Aussi, il n’avait pas connu de jeunes filles toutes fraîches. A la faculté ou dans les bars où il aimait boire, dans l’espoir de rencontrer même une désespérée parmi les belles censées ne refuser l’argent, ­–une fois encore pas de chance pour lui, –les meufs entraient rarement dans ses discours. Pourtant, pour du sexe, monnayé, ce ne fut pas un inculte. Normal pour un si défavorisé par la nature.

C’est donc de cet empire de désespoir et de (dé)négation non pas seulement d’une humanité, mais aussi du droit de jouissance et d’estime de soi, que la beauté Célia sortit le repoussoir lorsqu’elle lui dit « Oui ». Ex-déçue amoureuse ou non, folle ou lucide, mais surtout pas envoûtée, Célia assuma sa décision à la grande surprise du monde. D’ailleurs elle devint l’image d’un amour sans frontière, un amour qui est aveugle, comme tous les précoces l’avons appris à 12 ans. Célia essuya aussi des railleries de ses camarades filles et garçons.

« Ce n’est pas normal d’épouser une si grande laideur », commentaient les gras du quartier presque jaloux de Kiki. « C’est pour l’argent qu’elle accepte cet homme », déblatéraient les filles, et même des vieilles dames.

Les enfants et le bordel de laideur dans l’amour

Des mois, des années passèrent. Ceux qui avaient braqué leurs caméras pour quelque clash  sur le couple retirèrent leurs matos. Déjà mère de trois enfants. Chaque jour qui passait, ils croissaient en taille, mais surtout en laideur. S’ils avaient au moins ressemblé à leur mère, cela conterait le monde, surtout la belle Célia.

De l’intérieur de sa parcelle, un peu de paix, loin des yeux rieurs ! Bientôt elle allait renoncer à toute sortie, du moins en compagnie de ses trois enfants, et éternellement se cloîtrer. Jamais Célia n’avait imaginé un tel supplice : être gênée par ses propres enfants. Si au moins d’elle et d’eux on pouvait dire « telle mère, tells enfants »! Mais hélas, tout craché, ils étaient l’image de leur père. Oh, qu’il s’était en eux incarné !

« Lorsque je sors avec mes enfants, personne ne veut vraiment croire qu’ils sont miens. A qui sont ces enfants ? me demande-t-on souvent »

Et l’amour ne put retenir la laideur

Heureusement pour elle ! Elle est restée la jolie maman pour ses enfants, du moins pour la face : elle ne leur a pas refusé la maternité, malgré le supplice.

Ce ne n’est pas d’infidélité que l’heureux Kiki souffre aujourd’hui, contrairement à l’idée que les belles femmes ne rendent pas heureux. Ce n’est peut-être pas pour s’être choisi sans trop calculer. Mais peut-être c’est la faute à un trop grand contraste qui oppose les deux êtres. C’est sans nier, dans ce propos, le droit au bonheur des personnes défavorisées par la nature.

Tout le monde a appris un jour que l’amour est aveugle. Oui. Parfois aveugle et fou à la fois, peut-être plus grave encore. Simplement, les frontières s’imposent à tout, et tout pur qu’il soit, l’amour qui s’y frotte, comme osant par Calais ou par le sahel marocain, franchir la méditerranée, il trouve des fils barbelés.

Mais je me rappelle ce conseil d’un jeune catholique qui animait une conférence : « pensez à vos enfants lorsque vous vous mariez. »

[1] Les noms utilisés ne sont pas ceux des vraies personnes qui ont connu l’histoire vraie dont le récit est mis dans un style personnel. A dessein, certains détails sont oubliés, les lieux, par exemple. Mais c’est bien en RDC.