Ecoles congolaises et obsession de 100%

Des finalistes du secondaire dans une école de Lubumbashi

Un diplôme, qu’il soit du secondaire (bac) ou d’université, ça se fête, surtout dans la rue, en République démocratique. C’est le moment pour en mettre un peu plein les yeux les voisins. Et les meilleures écoles sont celles qui diplôment sans discrimination de niveau de savoirs…

Depuis samedi 9 juillet dans la soirée, Lubumbashi écoute les finalistes du secondaire célébrer leurs réussites. Fêter son diplôme, cela renvoie un peu à l’accès à la classe des évolués, ces Africains élus pour vivre avec les colonisateurs. Nous ne sommes qu’à 56 ans de l’indépendance, à près de 70 ans du début de la scolarisation des Congolais. Le diplôme fait des dieux où savoir lire et écrire faisait des noirs des blancs. [1]

Outre des diplômés sans vrai mérite qu’il fabrique, le culte du diplôme engendre l’obsession du 100%, le maximum de réussite au bac. C’est dire qu’en RDC, il n’y a plus assez de parents qui acceptent que leurs enfants peu performants reprennent la classe. On est trop pauvre pour accepter que son enfant s’améliore : on veut vite décrocher son diplôme ! L’échec des finalistes aux épreuves nationales, le bac, en revanche, n’est jamais la faute de de l’élève. Une bonne école, en effet, ça diplôme toujours, sans distinction des connaissances.

« Là on fait toujours 100% »

La seule réputation qui vaille, c’est que la ville sache que « là on fait toujours 100% ». Certaines écoles sont célèbres en cela, avec des responsables qui ont pris parfois l’habitude d’aller ramener de Kinshasa, auprès des correcteurs, la réussite de leurs écoles recalées. Si la correction mécanisée des épreuves nationales a brouillé le réseau de tricherie, à la correction manuelle, les stratégies évoluent aussi vite que les TIC qui défient tout en s’installant. Le labo fait tout.

Les élèves du Lycée Tuendelee (Lubumbashi) saluent le drapeau avant le début des cours, le 7 septembre 2015. | Capture d'écran

Les élèves du Lycée Tuendelee (Lubumbashi) saluent le drapeau avant le début des cours, le 7 septembre 2015. | Capture d’écran

La pratique consiste à sortir des centres des épreuves, des questionnaires entiers pour un laboratoire fait d’enseignants d’écoles. Après résolution, les réponses sont retournées dans les salles où attendent non pas tous, mais plusieurs élèves. Parfois, même les plus à même de se débrouiller seuls y jettent un œil, parce que cela vient des enseignants. Pareille tricherie ne peut se réaliser sans complicité de certains inspecteurs et surveillants d’examens, ce qui n’exclut pas la corruption.

Il reste donc que des responsables d’écoles courent après les effectifs, la quantité. Même les moins studieux parmi les élèves n’acceptent pas d’échouer. D’ailleurs, cela est entré dans toutes les classes, non pas seulement en terminale : personne ne veut reprendre la classe. « L’année passe, tout le monde passe », répètent les élèves.

Faut-il continuer de célébrer des diplômes ?

La conséquence de pareilles pratiques, ce sont des diplômes difficilement défendus par les propriétaires. Ainsi, un jeune homme embauché par un parent comme conseiller dans un cabinet politique, au Kasaï (au centre de RDC), parce qu’il est diplômé en Sciences politiques et administratives, voit sonner enfin l’heure où il doit lire ses cours. Ses amis doivent rattraper son retard : « envoyez-moi les syllabus « Grands principes de l’administration », « Droit administratif », « Système politique comparé » », commande-t-il. Il n’est pas exclu qu’il mette en attente celui qui attend de lui des conseils, le temps de lire ses cours ou d’appeler son professeur…

« Faut-il continuer de célébrer des diplômes dans ce contexte ou plutôt, organiser un deuil ? » interroge un ami. Non, je crois que l’Etat congolais devrait poursuivre la réforme de l’enseignement, en reprenant des agréments à certaines écoles qui ne cherchent que le lucre. Ces écoles sont le plus souvent les moins confortables, déjà au vu des infrastructures dont elles disposent. Elles ne comptent que sur la quantité, couvant la délinquance juvénile et devenant le refuge des cancres, des fumeurs de chanvre. Ce sont des écoles privées qui prolifèrent dans les grandes villes de RDC et qui tirent par le bas le niveau de l’enseignement en promettant des succès sans effort.

[1] Au Congo-Belge, alors colonie, les évolués étaient des citoyens africains ayant appris à lire et à écrire, et pouvaient donc s’exprimer en français. Outre l’obligation de se payer radio, vélo, etc., ils obtenaient le droit de s’asseoir et de parler avec les colonisateurs blancs et même de manger avec eux.

À propos de l'auteur

Didier Makal

Journaliste qui blogue. Chercheur en communication, intéressé par les TIC, auteur. Aime la lecture et les films. Vit à Lubumbashi, dans le Katanga, en RDC.

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